le festin
Compagnie
Anne-Laure Liégeois
 
 



Les époux
de David Lescot
mise en scène et scénographie Anne-Laure Liégeois

assistée de Audrey Tarpinian
avec Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
lumières Dominique Borrini
réalisation sonore François Leymarie
réalisation vidéo Grégory Hiétin
scénographie et costumes Anne-Laure Liégeois
régie générale et plateau, assistanat technique à la scénographie Antoine Gianforcaro
régie son et vidéo Guillaume Monard
régie lumières Patrice Lechevallier
couture Elisa Ingrassia
 
  

Avant première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre

Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès

co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre

 

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Après la fréquentation des époux Macbeth, le désir m’a poursuivie de pénétrer l’intimité d’un autre couple plus contemporain et uni lui aussi par le goût du pouvoir. Les Ceausescu se sont imposés aussitôt, ne serait-ce que parce qu’ils étaient une entité immédiate : LES Ceausescu. Et puis il y avait la Roumanie qui m’est intimement chère ; et puis les années 60 à 80 qui font partie du début de mon histoire ; et puis le communisme qui ne cesse de m’interpeller ; et puis l’intrigante et vicieuse malice des Ceausescu, qu’on retrouve chez beaucoup de dictateurs, celle qui consiste à utiliser le spectacle pour l’exercice de l’autorité ; et puis le besoin de penser encore, comme dans la plupart de mes spectacles, comment l’intime mène le monde. il y avait aussi la conscience d’avoir vécu à proximité d’un pays violent et de n’avoir rien su, rien vu, ou rien voulu savoir et voir, la nécessité aussi d’en apprendre plus sur le rôle de la France et de l’occident dans cette histoire-là. Essayer de comprendre cela. Il y avait encore le souvenir traumatique de ce procès tronqué, de cette exécution quasi en direct à la télévision, de ces reportages aberrants, le sentiment de ne rien comprendre. Il y avait les textes de David Lescot que j’admirais pour leur rythme et leur engagement, David Lescot avec lequel je n’avais encore jamais travaillé. Et enfin il y avait le désir joueur de passer une commande à un auteur, un auteur qui écrive aujourd’hui un texte d’aujourd’hui pour ces deux comédiens-là, Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, sur cette histoire-là et le pari pour moi de mettre en scène un texte commandé. Un texte entier, une pièce de théâtre. Un luxe, un luxe de kamikaze! Il y avait tous ces désirs-là.

Comment
Aujourd’hui on est venus entendre parler de la Roumanie, comme on vient à un après-midi de
Connaissance du Monde ! Mais de la Roumanie pas vraiment, plutôt d’un couple de dictateurs, les Ceausescu. Alors on est plutôt là comme on va visiter au musée Grévin, Marat dans sa baignoire et Charlotte Corday dont le bras s’anime à notre passage. Ou encore là, comme on est venus voir à San Gimignano l’Enfer de Taddeo di Bartolo - on mettait une lire dans la boîte, presque un tronc d’église, pour que surgisse la lumière chronométrée qui nous dévoilera les supplices infernaux. Ici on est en enfer et on va en visiter deux qui rejouent toujours pour leur supplice, leur histoire. On est au théâtre et deux comédiens rejouent chaque soir la même histoire dans laquelle ils ont été distribués !

La musique folklorique résonne dans la salle, on s’assoit et commence une vague conférence animée par deux commentateurs en costumes folkloriques roumains. Ils racontent l’histoire du couple Ceausescu et ils deviennent progressivement les personnages de ce couple. Ils les jouent. Ils défilent toute leur histoire, l’histoire de deux brutes au pouvoir. De leur enfance à leur exécution. L’espace vide se peuple progressivement d’images, l’image crée le décor de la représentation. On verra l’enterrement de Dej, le couronnement du Conducator, son discours pour la non- intervention en Tchécoslovaquie, la chambre du couple dans laquelle ils étalent les

cuillères en or rapportées de France, on verra atterrir De Gaulle, Nixon, on suivra le Procès sous le clignotement des sapins du 25 décembre. Et demain, «n’oubliez pas le guide», les deux conférenciers dans une autre ville raconteront encore la même histoire.

Je crois qu’on rira dans la salle. J’ai ri en lisant, j’ai ri en rêvant la pièce sur la scène, nous avons ri en répétant. Il fallait que ça soit drôle pour que ça soit admissible.

Anne-Laure Liégeois


Un homme et une femme. Des gens très ordinaires, dans la Roumanie du XXe siècle.

Ils viennent tous les deux de la campagne. Un peu de la même manière l’un et l’autre, ils en viennent à militer au Parti communiste. Rien ne semble les distinguer de leurs camarades. À part qu’ils sont peut-être un peu moins doués que la moyenne.

Ils sont des êtres sans éclat dans un monde sans horizon.

Comme le milieu des militants ouvriers à Bucarest dans les années 1930 est plutôt restreint, ils en viennent inévitablement à se rencontrer. Elle est élue reine du bal lors d’un pique-nique organisé par les Jeunesses Communistes en 1939, alors qu’elle est loin d’être la plus jolie. Mais c’est parce qu’il a su intriguer pour elle auprès de ses camarades de section.

Ils deviennent les époux que l’on sait, prennent le pouvoir, instaurent la plus implacable des tyrannies en Europe de l’Est, restaurent Byzance derrière le Rideau de Fer, et pendant plus de 20 ans font régner la peur au plus profond de chacun des Roumains, avant de finir exécutés publiquement, devant des caméras de télévision, aux yeux du monde entier.

Ce serait donc l’histoire complète, du début à la fin, des époux Ceausescu. Pourquoi revenir sur eux aujourd’hui ? Est-ce que l’histoire ne les a pas suffisamment jugés ? Est-ce que leur sort n’est pas réglé pour l’éternité ?

Je crois plutôt que, tout en appartenant à l’Histoire, ils sont devenus une sorte de mythe. Des personnages mythiques. Et je crois qu’il est bon de reprendre les mythes, pour les réinterroger, pour en délivrer des versions nouvelles, et mieux nous voir nous-mêmes à travers eux. Pour parler des événements d’aujourd’hui, des dictatures actuelles, je crois aux vertus du détour, qui est une lentille théâtrale, qui nous permet de regarder sans être pétrifiés par la proximité de notre sujet.

Ce mythe là, c’est celui de l’alliance de l’amour et du pouvoir, du couple qui prolifère sur le crime et sur l’horreur. C’est Macbeth et sa Lady, s’ils avaient tenu vingt ans. C’est le Père et la Mère Ubu. Ce serait aujourd’hui, peut-être, Bachar et Asma el- Assad.

Les époux Ceausescu, c’est donc un mythe dont le théâtre peut s’emparer. Une fable terrible, à faire frémir, mais dont il faut arriver à rire, pour s’en libérer. Car il y a du grotesque dans cette démesure, dans cette ostentation mégalomaniaque, dans ce goût du spectacle, dans ce culte de la personnalité, d’autant qu’elles n’étaient pas gâtées au départ, ces personnalités.

Ce serait donc une comédie noire, une fresque historique à la fois riche et pauvre, une ambitieuse saga, une épopée grandiose jouée par deux acteurs, une manière de faire entrer la grande histoire (celle d’un pays, celle de notre époque) dans la petite (celle d’un couple).

David Lescot